Et si on prenait le temps d’écouter les scientifiques ?

En tant que scientifiques, et plus particulièrement en tant que chimistes, le « débat » sur les gaz de schiste, comme d’autres situations similaires, nous interpelle. Peut-on d’ailleurs parler de « débat » pour ce qui est resté une polémique  médiatique, sans dimension scientifique ?  Sur le sujet hautement technique des réserves énergétiques, au cœur des enjeux de la planète de demain,  les scientifiques n’ont pas eu leur mot à dire. Nous avons entendu les avis d'adversaires de tous bords et de toutes origines, lu une multitude d’articles plus alarmistes les uns que les autres, vu en boucle des images apocalyptiques d’eau qui brûle, assisté à un déferlement de discussions sur internet, tout cela pour aboutir, après une décision d'interdiction, sur un « finalement, on est peut-être allé trop vite» qui commence à ré-agiter la sphère médiatique.  

Les gaz de schiste, à l’égal de beaucoup d’autres sujets, méritent une discussion éclairée, rationnelle, analysée, relativisée, sur des bases solides. Mais personne n’a laissé le temps aux scientifiques d’expliquer les phénomènes, de mesurer les risques et surtout de rechercher et de proposer les antidotes éventuels à ces risques, avant de conclure éventuellement qu’il ne fallait pas emprunter cette voie.

La démarche politique, nourrie par l'emballement médiatique, s’est emparée d’un fait à haute portée symbolique, dans le contexte de Fukushima, pour en tirer un appel à l’action immédiate, qui ne pouvait se traduire que par une interdiction, une suspension, un moratoire. Internet, par sa puissance, son immédiateté, la capacité d’échange et de surenchère qu’il offre, a renforcé cet engrenage.

Nul ne peut ignorer cette dictature de l'urgence, cette tyrannie du court terme, les scientifiques pas plus que les hommes politiques ou les citoyens engagés dans la vie de la cité. Le seul moyen de l’atténuer, c'est d'anticiper, de se saisir par avance des sujets et d'essayer d'y apporter des contributions avant qu’ils ne soient pris dans le tourbillon médiatique.

Sans remettre en cause l’avancée considérable que représente l’accès pour tous à une information abondante et instantanée, il serait bon qu’avant le temps de « l'engouement médiatique », il y ait le "temps de la démarche scientifique" qui, en confrontant les hypothèses et les résultats anciens aux données nouvelles apportées par « l’événement », construise, certes plus progressivement, mais de manière ô combien plus robuste, un jugement équilibré et utile, identifie les incertitudes qui demeurent, proposent des solutions pour réduire ces risques ou en limiter l’impact lorsqu’ils se matérialisent.

C’est l’évidence  que nous souhaitons aujourd’hui rappeler à tous les Français : les scientifiques devraient  ou doivent avoir  une valeur ajoutée dans le débat public. La science  a des propositions de réponses à apporter et peut être source de solutions aux différents défis auxquels sont confrontées nos sociétés, comme  nous le montrerons, pour la chimie, lors d'un colloque qui aura lieu le 13 mai à la Maison de la Chimie.  Parce que la Chimie, à la fois science et industrie des transformations de la matière, est au cœur des principales questions qui se posent aux sociétés du 21ème siècle, - environnement - santé - énergie.

Et si on prenait le temps d’écouter les scientifiques ?


Professeur Avelino Corma, Université de Valence, Espagne,
Professeur Gérard Ferey, Académie des Sciences,
Professeur Jean Frechet, Université de Berkeley,
Professeur Martin Jansen, Max Planck Institute, Allemagne,
Professeur Jean-Marie Lehn, Académie des Sciences, Prix Nobel de Chimie,
Professeur Bernard Meunier, Académie des Sciences
Professeur Bernard Bigot, Président de la Fondation internationale de la Maison de la Chimie,